mercredi 24 février 2010

Avant-première Summer Wars : Proprement Surkiffant.



Cet après-midi du 23 février 2010, je subissais violemment le contrecoup d'une nuit d'à peine trois heures de sommeil. Pourtant, je devais me rendre sans tarder à l'UGC des Halles pour assister avec la brigade SOS francophone à l'avant-première de Summer Wars, le dernier film de Mamoru Hosoda.
J'avais très vaguement entendu entendu parler du film, et la seule chose que je savais de ce Monsieur est qu'il avait réalisé La traversée du temps (que je n'ai toujours pas vu). En vérité, la seule chose qui m'attirait particulièrement concernant ce film c'était le chara-design signé Yoshiyuki Sadamoto.
Finalement, j'ai pris mon courage à deux mains, ma religion de cinéphile m'interdisant d'annuler une séance de cinoche, à plus forte raison si elle est prévue de longue date.
J'ai vu le film.


Et j'ai surkiffé.



Je pourrais trouver un vocabulaire plus abouti et des tournures de phrases plus recherchées mais rien à foutre, j'ai juste surkiffé. Je pourrais me plaindre au début d'avoir été trop près de l'écran et de galérer pour lire les sous-titres, mais rien à foutre, je vous dis! On s'y fait très vite et ce fut juste une manière de plus de m'en prendre toujours plus dans la gueule.

Ça commence pépère avec une 3D chatoyante mais pas moche, que l'on retrouvera avec plaisir dans le reste du film, puis un héros basique qui aura droit à de putains de moments de Win, une famille nombreuse avec quelques stéréotypes sur pattes qui vous font AIMER les stéréotypes (et qui accumulent le win par grappes de cinq-cents), la grand-mère la plus puissante de tous les temps, un efféminé geekesque qui paye pas de mine mais qui file des pains dantesques dans toutes les dimensions, la transformation façon magical girl mais à la classe démultipliée, une partie de Koi-Koi qu'on croirait sortie de Gurren-Lagann, des avatar kawaï, King Kazuma, une animation du tonnerre de feu, surtout dans les bastons à l'intérieur d'OZ, et puis... et puis.... RAAAH, comment c'est trop le bordel dans ma tête! Trop de Win!
Alors ouais, le scénario est très prévisible mais JE. M'EN. FOUS! J'ai passé 2 heures à faire des aller-retours entre le rire et les larmes aux yeux, des MOIS que ça m'était pas arrivé au cinéma.
Bordel, je me suis levé de mon siège et j'ai applaudi le réalisateur parce que j'avais adoré son film, j'ai JAMAIS eu envie de faire ça avant! Never!
Puis quand un mec vient vous expliquer qu'il a voulu faire un film où on ne privilégiait ni les relations familiales ni les relations internet, que chacune était différente et importante et n'avait pas à être dénigrée, et qu'en plus il réussi haut la main, c'est juste... raaah! Voilà, quoi!
Tiens, le réa, parlons-en. Les larmes aux yeux qu'il avait devant l'ovation, il en rajoutait peut-être un peu, j'en sais rien, puisque je vous dis que je m'en balance! Toujours est-il que le brave type, très souriant et très amicale (et accompagné d'un traducteur de qualité, ouaip!) a passé un bon quart d'heure à répondre à des questions, avant une séance de dédicace mémorable. Ainsi, chacun des glandus présents à la séance de dédi a eu droit à son petit dessin fait par Monsieur Hosoda.
Moi qui suis pourtant pas porté sur les dédi, j'ai sauté sur l'occasion.



Du Win, je vous dis, que du Win!



J'ai pas envie de m'éterniser sur le fait que c'était surpuissant, que j'ai reçu plus avec un seul film d'animation qu'avec les dix derniers films live que j'ai vu, que l'été y fait chaud et c'est cool, simplement voyez ce film, démerdez-vous comme vous voulez mais trouver le moyen de voir Summer Wars! Et si vous avez l'occasion de le mirer au ciné quand il sortira officiellement en France le 9 juin, hésitez pas une seule seconde, ce sera mille fois mieux (au moins) et même si vous êtes un peu fatigués, ça vous refilera une pèche d'enfer.
C'est prouvé!


Voilà, c'était de loin mon plus gros Win, non, ma plus grosse suite de Win depuis le début de l'année et ça valait bien que je m'attarde dessus.
Maintenant, faut que je vois La traversée du temps...

dimanche 21 février 2010

One-Shot : La Mélancolie de Suzumiya Haruki

Yo, comme promis, voici mon one-shot réalisé à l'occasion du concours de fanfiction organisé par Haruhi.fr.
Bonne lecture.






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A bien y regarder, je n’avais jamais vraiment eu « envie » de me rendre en cours. Pourtant, chaque matin, chaque jour où cela s’avérait nécessaire, je quittais à regret l’inimitable confort de ma couverture douillette pour m’élancer vaillamment sur le chemin de la connaissance et de la sagesse. Ce même chemin qui devait, en théorie, me permettre de m’insérer dans la société en tant qu’adulte responsable. J’avais pourtant conscience qu’à bien y regarder, on pouvait aisément confondre une telle attitude avec… de la paresse ?
Paradoxalement, avec le recul, il semblait infiniment plus exténuant de rester couché envers et contre tout plutôt que de consentir à se lever, à s’habiller et à partir vaquer à ses devoirs quotidiens, chaussant ainsi les complaisants souliers du conformisme. C’était ainsi : pour espérer mener un train de vie tranquille et sans histoire, il valait mieux se plier aux règles de la société, quitte à passer le reste de sa vie à regretter ce nombre incalculable de grasses matinées à jamais perdues…
… Qui a dit que j’étais soumise ?
Le tintamarre d’un réveil zélé égayant désagréablement le fond sonore de ma chambre, je persistais à disserter mentalement sur les vicissitudes de l’existence humaine, espérant ainsi oublier qu’il allait très bientôt me falloir rendre les armes… et me résigner à accepter pour une journée de plus le train de vie lobotomisant de cet individu imbécile qu’on appelait « lambda ». D’ici peu, je me lèverais, je me laverais, je m’habillerais et je partirais en hâte de chez moi après avoir remarqué que j’étais déjà en retard. J’arriverais finalement à l’heure au lycée après une affolante course contre la montre, je passerais le reste de ma scolarité tout comme elle avait commencé : sans plus de sensations fortes qu’une crampe ou une éraflure pendant le cours de sport. J’obtiendrais un diplôme, peut-être deux, n’importe lesquels, aucune importance. Puis je passerais une vie dans la normalité que l’on peut espérer : un travail, un foyer, une situation stable… sans nul autre espoir placé dans l’avenir que celui d’une retraite acceptable. C’était tout. Rideaux. Circulez rien à voir…
… Et vous voulez savoir le plus hilarant dans cette histoire ?
Ça me convenait parfaitement.

Après avoir longuement tâtonné dans le vide, la petite chose perdue et tremblotante qui me servait de main atteignit enfin l’irritant fauteur de troubles. Tripotant à l’aveugle la boîte de métal qui renfermait le maléfique mécanisme, mes doigts finirent par débusquer le bouton qui ferait taire cette sonnerie abrutissante. Une petite pression de l’index plus tard, le silence revint s’étaler de tout son long à l’intérieur de ma chambre… accompagné de cette damnée tentation de ne pas remuer d’un muscle, et d’attendre qu’un tremblement de terre ne se déclenche dans le seul but de vous déloger de votre lit.
Je crois bien que… ce fut à ce moment là, à cet instant très précis et dans ce calme presque surnaturel, que pour la toute première fois, la chaleur réconfortante de ma couverture fit naître en moi les prémisses d’un sentiment que je ne pensais pas connaître. Un sentiment obscur, presque vaporeux, sur lequel je ne parvenais pas à mettre un nom…
Pourtant, à mesure que mon regard ensommeillé sombrait de nouveau dans la plénitude de l’inconscience, il me semblait que… oui. Ce sentiment, si tentant et pourtant si périlleux, j’en percevais les contours de plus en plus nettement à mesure que ma vue se brouillait.
Ce sentiment... cette fougue, cette passion soudaine et incontrôlée, serait-ce…
… de la révolte ?
Un flash de lumière m’annonça brutalement que quelqu’un venait de pénétrer à l’intérieur de ma chambre. Rendue aveugle par cette luminosité aussi impromptue que violente, je détournais immédiatement la tête avant d’enfoncer mon visage dans mon oreiller, m’occasionnant au passage un douloureux torticolis… et cela même alors que je manquais de m’étouffer en avalant mes cheveux.
Sa frêle silhouette se découpant au travers de la vive lumière matinale, l’intrus marqua une courte pause… avant d’élever sa voix juvénile jusqu’à mon attention :

« Kyonko ? Maman a dit que tu devais te dépêcher si tu voulais pas arriver en retard. »




Cela ne mit pas bien longtemps à me revenir, mais contrairement à ce qu’il m’avait semblé un peu plus tôt, ce n’était pas la première fois qu’un puissant sentiment de révolte me faisait envisager la possibilité de tenir le lit pendant une journée de cours. En réalité, ce genre de chose arrivait souvent… très souvent même. En fait, chaque matin où j’étais censée me lever tôt. Et malgré ça, malgré cette envie oserais-je dire désespérée de ne pas céder, de tenir bon, je finissais toujours par abdiquer lamentablement. Ça en devenait vraiment triste, le plus dur étant sûrement de croire un matin après l’autre que ce jour serait différent des autres. C’était comme se retrouver prit dans une boucle temporelle, indéfiniment… Brr.
Alors comme chaque jour, je me levais à contrecœur, me rappelant brusquement avoir déjà vécu cette scène un trop grand nombre de fois à mon goût… et ainsi armée de cette même joie de vivre habilement dissimulée, je me dirigeais d’un pas lancinant vers la salle de bain, en jetant parfois un regard oblique à mon petit frère à qui l’ont avait sans doute remplacé le sang par de la vitamine C liquide.
… Ça existe la vitamine C liquide ? Un genre de jus d’orange transparent, j’imagine…

Le jet brulant de la douche semblait agir comme un courant électrique. Avec une bonne claque, c’était le moyen le plus sûr que je connaissais pour réveiller quelqu’un. Seulement on n’avait généralement pas de jet d’eau chaude avec soit en cas de besoin, alors la plupart du temps… bref. Profitant allègrement de ce bienfait de la civilisation qui me permettait tous les jours de littéralement ressusciter, je prenais plaisir à faire durer cet instant presque magique plus longtemps que prévu. Quitte à être en retard…
J’étais persuadée que j’aurais pu rester ainsi indéfiniment, me sentant comme si mes fonctions vitales sortaient d’une longue période d’inaction, remplissant mes poumons de la vapeur brulante, sentant mes cheveux s’alourdir et peser sur mes épaules… L’eau chaude, je ne savais pas qui l’avait inventé, mais c’était de loin la chose la plus magnifique en ce monde… avec le concept de la queue de cheval, naturellement.
Une voix étouffée provenant de derrière la porte m’avertie que d’autres attendaient après moi pour utiliser la salle de bain. Soupirant à regret, je laissais de côté la possibilité de faire comme si je n’avais rien entendu, désormais trop réveillée pour penser faire marche arrière. Attrapant une serviette, je quittais en grelotant ce dernier havre de paix avant le véritable début de ma journée. Croisant alors mon regard dans le miroir, je m’arrêtais un instant sur ce petit visage plutôt pâle – bien que rougi par le récent effet de l’eau chaude sur ma peau – et sur ces yeux aux reflets spectaculairement… blasés. Sans but réel, je passais une main dans mes cheveux pour y remettre un peu d’ordre, avant de gratouiller inutilement le lobe de mon oreille… puis mon regard dévia légèrement, ne s’attardant pas sur ma bouche, mon cou, mes épaules ou…
… Je soupirais de plus belle, avant d’attraper le sèche-cheveux.



Il faisait beau, il faisait chaud, et un rien me chuchotait que le restant de la journée se déroulerait sous ce même ciel bleu et finalement très vide. Dans mon dos, ma queue de cheval – la plus belle invention du genre humain depuis l’eau chaude – battait l’air au rythme de ma course. Ben oui : j’étais en retard.
Nonobstant le fait que j’avais l’impression de vivre l’un des pires clichés qu’on pouvait trouver dans un manga, je passais mentalement en revue le déroulement de ma journée, chose qui s’avéra on ne peut plus simple : cours, repas, cours, retour à la maison. Simple, clair et efficace, une journée normale pour une lycéenne dans la norme. Que le monde était bien fait, loué soit notre système scolaire et sa concision…

Ha…
… haha.
Je perdis rapidement de la vitesse, avant de m’arrêter complètement, un rictus planté sur le visage. Devenue parfaitement immobile, n’importe quel badaud aurait pu jurer que je venais de me transformer en statut de cire.
Haha… oui : « Une journée normale pour une lycéenne dans la norme »… Fallait-il que j’ai complètement perdu la raison. Après tout, la seule chose que je faisais depuis ce matin était de me voiler la face. Faire comme si j’avais oublié, ou mieux, comme s’il ne s’était jamais rien passé…
Non, cette journée ne serait pas « normale ».
Non, je n’étais plus une de ces lycéennes « dans la norme ».

Parce qu’une lycéenne dans la norme vivant une journée normale n’aurait jamais à croiser le chemin du pire cataclysme ambulant que la Terre ait jamais porté.





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« Hey, Kyonko ! Comment va ? »
De quoi je me mêle…
« Je vois… C’est pas la joie de vivre qui t’étouffes. »
Non, c’est autre chose.
La parole apaisante de Kunikida parvint jusqu’à mes oreilles :
« Taniguchi, tu ne devrais pas ennuyer Kyonko. Tu vois bien qu’elle n’est pas dans son assiette. »
Enfin quelqu’un qui prêtait attention à mes états d’âmes, c’était devenue un peu rare ces derniers temps.
Marchant aux côtés de mes deux camarades, je ne me sentais étonnement pas d’humeur à entamer une conversation enflammée sur le sujet de prédilection de Taniguchi, à savoir…
« … Les garçons ! Pourquoi est-ce que je n’ai pas encore de petit ami ? C’est désespérant !
_ Tu sais, je ne pense honnêtement pas que ce soit aussi grave que tu le dis, objecta doucement Kunikida.
_ Pas grave ?! Je dois sûrement faire partie des dernières idiotes de ce lycée à ne pas en avoir !
L’autre dernière idiote est touchée par ta sollicitude.
Un sursaut dans sa conscience sembla faire comprendre à Taniguchi qu’il y avait quelqu’un dans un périmètre proche qui correspondait à son profil. Comme si elle pensait me réconforter – ou se réconforter elle-même – elle passa alors son bras autour de mon cou et me gratifia d’une accolade amicale.
_ Ne t’en fais pas, Kyonko. Un jour on trouvera enfin chaussure à notre pied !
Mes chaussures à moi me vont très bien, mais merci de t’en soucier.
Se montrant suffisamment conciliante pour accepter à me lâcher, Taniguchi accéléra le pas avec panache tout en déclarant à qui voudrait l’entendre :
_ Pas question de nous laisser abattre, question de volonté, faut pas désespérer !
Qui désespère ici ?
Sur les talons de notre infatigable frustrée coureuse de garçons, Kunikida et moi-même nous dirigeâmes le plus tranquillement du monde vers notre salle de classe… en apparence tout du moins. Car même si ma collègue et ses deux adorables couettes paraissaient aussi détendues qu’un ressort d’airbag après un crash, je ne pouvais m’empêcher d’appréhender l’instant tragique où il me faudrait passer la porte pour me rendre en cours, sachant pertinemment ce que j’allais trouver derrière.
Les plus mauvaises choses semblant arriver toujours plus vite que les bonnes, nous parvînmes rapidement à destination. Bien sûr, j’aurais très bien pu prendre le chemin à rebrousse-poil et décamper en vitesse vers d’autres horizons – au hasard le Groenland – mais l’emprise du conformisme fut la plus forte. Ainsi, l’inébranlable thèse que je revisitais chaque matin au fond de mon lit me revint en pleine tête comme un boomerang : pour vivre heureux, vivons comme les autres. Alors, quand bien même cela revenait-il à parier avec le diable, je n’avais d’autre choix que d’accepter l’inévitable.
« Bon alors, Kyonko. Tu viens ? » me pressa Taniguchi qui venait tout juste d’entrer dans la salle.
Oui… après tout je savais très bien que pour avoir une vie normale et tranquille, je me devais de la mériter. Bombant le torse, inspirant à pleins poumons, je laissais de côté mes basses appréhensions et me décidaient à pénétrer l’antre de la bête.
La mine résolue et fière, j’effectuais un majestueux pas en avant.

Un vif rayon éclatant vint agresser mes iris. Derrière les vitres des fenêtres, on pouvait contempler la lente ascension de l’astre solaire au sein du ciel azuré, dispensant au vaste monde sa lumière puissante et chaleureuse… seulement, contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agissait pas là de l’origine de mon aveuglement passagé. Le véritable responsable était tout aussi jaune, mais nettement plus proche.
Un peu trop, d’ailleurs…
La couleur vive de son bandeau s’échappait de ses cheveux bruns jusqu’à venir assaillir mes yeux. Par simple instinct, il détourna légèrement la tête vers l’entrée de la salle, son regard dissipé et un brin acariâtre se posant directement sur moi.
Immédiatement, son regard s’illumina de milles feux et ses lèvres apathiques dessinèrent alors un large, grand, immense sourire ravi.

Ma détermination s’envola très loin d’ici, quelque part au Groenland.
Me revinrent alors d’un seul coup un grand nombre de souvenirs accumulés depuis ces dernières semaines…
… Suffisamment en tout cas pour me persuader que j’allais détester cette journée.




Vous avez déjà connu cette sensation ? Lorsque vous croyez dur comme fer qu’au moindre geste de votre part, le monde entier s’écroulera sur vous ? Hé bien c’était plus ou moins ce que je ressentais chaque fois que j’étais assise à mon bureau en cours, et ce depuis bien trop de jours déjà…
Juste derrière moi, installé au bureau voisin, un garçon de mon âge n’arrêtait pas de me fixer. Oh bien sûr, je ne me risquais pas à jeter un œil, mais je pouvais sentir le poids de son regard peser sur mon dos, à guetter le moindre de mes signes de vie. Il attendait, tel un fauve prêt à dépecer une frêle gazelle prise au piège, il attendait le bon moment. Patiemment, méticuleusement…
Quelque part dans les corridors du lycée, la sonnerie vint annoncer la fin des cours.

Tout se passa alors beaucoup trop vite.

Un vif déplacement d’air précéda d’une moitié de seconde une soudaine traction appliquée sur l’extrémité de ma queue de cheval. Ma tête et le reste de mon corps suivant le mouvement, je fus violemment tirée vers l’arrière tout en étouffant un gémissement de douleur. Mon crâne vint frapper le rebord du bureau de derrière, tandis que je fus désarçonnée de ma chaise par la rapidité de l’action. Atterrissant sur les fesses, victime d’un mal de crâne foudroyant, l’espace d’un instant j’aurais juré m’être trouvée pile au-dessus de l’épicentre d’un tremblement de terre. Je n’étais pas si loin de la vérité…
Un peu au-dessus de moi, la voix si particulièrement enjouée de Haruki Suzumiya me tira de mon traumatisme passager, sans pour autant réussir à me faire oublier la douleur.
« Rendez-vous après les cours dans la salle du club pour une réunion de première importance. Aucune absence ne sera tolérée ! »
Un éclat de haine naquit dans mon esprit.
« Je comptais y aller de toute façon, c’était pas la peine de me tirer les cheveux ! »
C’est vrai, quoi…
Haruki me jeta un regard réprobateur, comme si j’avais commis une bêtise.
« Pourquoi tu es si énervée ? Tu devrais te calmer un peu. »
M… Mais ?! NON MAIS OH ! HEIN ! ZUT ! Ça commence à bien faire ! Parce que si ça continue comme ça… ça… ben ça va pas s’arrêter !
Ignorant superbement le regard assassin que je lui adressais, Haruki haussa légèrement les épaules, avant de rediriger son regard vers l’extérieur, observant le ciel d’un œil vaguement ennuyé. Me redressant maladroitement avant de me réinstaller à mon bureau, je faisais mine d’ignorer les regards abasourdis que me jetais le reste de la classe, m’efforçant d’oublier ce qui venait de se passer… et ce qui allait inévitablement arriver.
Ma queue de cheval était complètement en bataille, j’allais avoir une belle bosse sur le bas du crâne et mon arrière-train me faisait toujours souffrir. Et vous savez ce qui était le pire dans tout ça ?
Tout à l’heure, comme chaque jour depuis plusieurs semaines, je me rendrais dans la salle du club, où j’attendrais bien sagement de constater de mes propres yeux la dernière lubie de celui qui s’était autoproclamé « chef de brigade ». C’était vraiment… très triste.

… Qui a dit que j’étais soumise ?!




La démarche lente et résignée, je déambulais à travers les couloirs rapidement désertés par les autres élèves du lycée. Plongée dans mes réflexions, je me dirigeais inévitablement moi et ma mine sombre vers la salle du club où Haruki m’avait sommé de me rendre.
Ladite salle était en réalité l’ancien local utilisé par le club de littérature pour ses activités. Cependant, en bon tyran que les règlements ne concernaient pas, Haruki avait annexé l’endroit pour en faire le lieu de rendez-vous de ce qu’il avait baptisé la « Brigade SOS ». Appellation nébuleuse s’il en était. Mais le plus nébuleux était moins le nom que l’emploi qu’il comptait faire de cette soi-disante brigade. Passionné – ou complètement obsédé – par les phénomènes paranormaux, Haruki s’était mit en tête de les traquer et de les exposer au grand jour, dans le seul but de… s’amuser. Mais lorsque l’on voulait s’amuser, n’était-il pas plus raisonnable de viser une activité moins expérimentale ? La piscine, les jeux vidéo, les sorties entre amis… ce n’était pourtant pas les solutions qui manquaient de nos jours.
Mais Haruki semblait insensible aux méthodes de divertissement les plus efficaces, se bornant à vouloir toujours plus étranges, toujours plus fantaisiste, se désintéressant du monde réel à un point presque dangereux pour son entourage le plus proche… dont je faisais tragiquement partis.
S’il savait…
Oui, s’il savait comme moi, la vérité au sujet de cette si insolite Brigade SOS.

Je m’immobilisai soudainement.
Devant moi, se tenant tout à fait droitement, une figure familière semblait avoir guetté ma venue. D’une allure élégante, elle arborait un sourire tranquille qui sembla s’égayer un peu plus à ma vue. Soupirant légèrement, je me dirigeais tout de même dans sa direction. M’accueillant d’un petit signe de la main, Itsuko Koizumi me salua avec toute la politesse du monde :
« Je te souhaite bien le bonjour, Kyonko, me dit-elle de sa voix suave.
_ Hmm, bonjour » lâchais-je un peu à contrecœur.
Ne se formalisant nullement de mon manque d’entrain, la jeune fille semblait tout à fait satisfaite. Chose que j’avais toujours autant de mal à comprendre.
Elève transférée en cours d’année – « dans des circonstances mystérieuses ! » avait argué Haruki – Koizumi était en réalité un esper… un genre de magicien, en quelque sorte. Appartenant à une organisation regroupant d’autres illuminés de son espèce, Koizumi avait reçu pour mission de rester aux côtés de Haruki afin de le surveiller, d’une certaine manière. En effet, elle et ses semblables avaient une théorie plutôt ambitieuse en ce qui concernait mon tyrannique voisin de classe…
« Pouvons-nous faire le reste du chemin ensemble ? »
Ça dépend. Si je refuse, tu me suis quand même ?
Non pas que Koizumi m’inspirait une quelconque antipathie, mais je ne me sentais pas particulièrement malheureuse si elle n’était pas à mes côtés. Cette fille avait toujours la désagréable habitude de paraître plus intelligente que vous, sans parler de cette manie de parler uniquement par énigmes. Pour ne rien arranger, je n’aimais pas la manière qu’elle avait de me regarder…
Pourtant, je consentis à la laisser m’accompagner, sachant d’expérience qu’une telle demande de sa part avait toujours une raison bien précise. Je n’eu pas à attendre bien longtemps : peu après que nous nous soyons toutes deux remises en route, la voix bienveillante de Koizumi ne manqua pas de se faire entendre :
« Suzumiya semble être d’excellente humeur ces temps-ci. »
Je suis au courant, j’ai un traumatisme crânien qui peut en témoigner.
« Et c’est bon ou mauvais pour nous ? » grognais-je.
Je surpris Koizumi à étouffer un petit rire.
« C’est une façon intéressante de poser le problème. » sembla-t-elle considérer.
Mais encore ?
« Je n’ai aucune certitude, cependant. Pour autant que je sache, Suzumiya s’est dernièrement intéressé aux antécédents du bâtiment dans lequel nous nous trouvons.
_ Les antécédents du lycée ? Pourquoi faire ?
_ Malheureusement, je n’en sais pas plus. » répondit-elle en agitant ses mains comme pour me dissuader de lui poser plus de questions.
On pari ?
Nous arrivâmes rapidement devant l’entrée du local – en partie parce que j’avais sensiblement accéléré le pas – qui m’inspirait toujours autant d’appréhension au fil des jours. Koizumi s’était placée juste derrière moi, et semblait patiemment attendre que je me décide à ouvrir la porte. Prenant une légère inspiration, j’empoignais mon courage à deux mains…

« Aah ! Bienvenue à toutes les deux. »
La lumière du jour prenait confortablement ses aises à l’intérieur de la petite salle. Ma toute première constatation fut de remarquer que Haruki n’était toujours pas arrivé. Quant à la seconde…
« Je viens tout juste de finir de préparer le thé. Si vous voulez bien prendre place… »
Lumineux comme jamais dans son uniforme d’un noir de jais, parfaitement à l’aise dans ce rôle exigeant que lui avait imposé Haruki contre sa volonté, l’adorable Mitsuru Asahina me gratifia d’un magnifique sourire qui suffit à me faire oublier tous mes soucis, ne serait-ce qu’un bref instant. Je me souvins alors, de la raison qui me persuadait de revenir chaque jour dans cette salle…
… Enfin, hormis le fait que j’étais quelqu’un d’excessivement influençable. Pour ne pas dire autre chose…
Répondant au sourire du jeune garçon aux traits remarquablement juvéniles, je vins m’installer à ma place habituelle : sur l’une des chaises entourant la table centrale. Mon regard se posa alors sur la dernière des quatre personnes désormais présentes… et sans doute la plus discrète. Installé au fond de la salle, juste à côté de la fenêtre, une silhouette immobile semblait particulièrement absorbée par l’étude d’un livre à la couverture mauve.
« Bonjour… Nagato. »
Le garçon répondit à mon timide salut par un bref regard dans ma direction. Il reprit alors presqu’immédiatement sa lecture sans lâcher une parole, tout en redressant du bout de l’index la paire de lunettes sur son nez. Bien que je ne puisse pas voir le titre du livre sur la couverture, je pouvais deviner vu la masse de caractères et leur petitesse qu’il ne s’agissait pas du genre d’ouvrage que je lirais le soir pour m’endormir. Je lui aurais bien demandé ce dont il s’agissait, mais l’expérience m’avait appris que je ne recevrais pas automatiquement une réponse claire – bien que concise – à la question posée. A vrai dire, les seules choses que Yuuki Nagato avait véritablement réussi à m’inculquer au prix de laborieux monologues métaphysiques étaient sa nature extraterrestre, l’existence d’un machin appelé entité pensante d’intégration des données et le fait que Haruki avait fait un truc louche trois années auparavant. En tout cas le genre de trucs louches qui n’arrivaient manifestement pas tous les jours.
Les faibles volutes de vapeur s’échappant d’un thé brulant s’immiscèrent dans mon champ de vision. A mon côté, Asahina venait de déposer la tasse de liquide revigorant sur la table. Nos regards se croisèrent, et j’eu alors droit à un nouveau sourire rayonnant. Doux réconfort…
Je regardais le garçon s’en aller donner son thé à Koizumi, ne pouvant m’empêcher de lui trouver une bien fière allure dans son costume de majordome. C’était sans doute là l’un des rares retours positifs des actions irréfléchies de Haruki, qui avait forcé – et qui continuait de forcer – Asahina à revêtir toute une série de costumes tous plus improbables les uns que les autres. Il me semblait l’avoir entendu parler de « mascotte », de « produit d’appel » et de « petit garçon aux airs innocents et à la peau douce »…
Un pervers n’aurait pas mieux dit.
Je me souvenais en particulier de cette fois mémorable où Haruki avait travesti Asahina en l’obligeant à porter un uniforme scolaire féminin, qui, par un procédé physique que je ne m’expliquais toujours pas, lui allait remarquablement bien…
Une petite chaleur se fit ressentir au niveau de mes sinus. Je décidais immédiatement de penser à autre chose.
Juste en face de moi, une Koizumi tout sourire me regardait avec amusement. Décidant de l’ignorer, je reportais mon attention sur ma tasse de thé brulante. Le thé d’Asahina…
… Zut, mes sinus !

Le temps passait au rythme d’une limace morte. Asahina persistait à vouloir mettre un peu d’ordre dans un local pourtant trop propre pour être vrai, Nagato touchait aux dernières pages de son livre, Koizumi lorgnait avec envie un jeu d’échec posé sur l’étagère, …
Moi ? Je venais de me bruler en buvant mon thé. Pour une fois, Haruki brillait par son absence. Je ne m’en trouvais pas spécialement déçu, mais ce n’était sûrement pas dans les habitudes de cet énergumène d’annuler « une réunion de première importance » sans prévenir. Du coup, ça en devenait vraiment peu rassurant.
Jetant un œil ennuyé vers Nagato, je pouvais constater qu’il lui restait très exactement deux pages à lire avant de parvenir au terme du récit, pour peu que s’en fut un. Le regard si froid et pourtant si profond de Nagato semblait anormalement fixe, du moins pour quelqu’un supposé être en train de lire. Les extraterrestres devaient avoir une vue bien plus perfectionnée que les humains. Ça paraissait plutôt logique, on parlait bien d’une intelligence supérieure, après tout…
D’un geste bref et précis, Nagato tourna l’avant-dernière page du livre et poursuivit sa lecture.
Combien de temps lui fallait-il pour lire une ligne ? Peut-être bien qu’il en lisait plusieurs en même temps. Ou alors il imprimait la page dans sa mémoire et il la décortiquait méthodiquement dans son esprit. Quelque chose comme ça…
Fait rare, Asahina s’était finalement assis, ne trouvant plus rien à épousseter. Fait encore plus rare, Koizumi avait commencé à se balancer sur sa chaise, sans cesser de jeter un regard amoureux au jeu d’échec.
Moi ? J’avais presque fini mon thé…
Nagato devait être arrivé à la fin de la page, maintenant.
Asahina nota que ma tasse était presque vide.
Koizumi se balança un tout petit peu plus…
Moi ?

… Eh bien, sur le coup, je n’ai pas bien compris. Mais la dernière chose dont je me souvienne, c’est Nagato.
… A l’instant très précis où sa main à refermé le livre.

La porte du local s’ouvrit avec la violence d’un cyclone tropicale, immédiatement supplanté par un puissant hurlement surgit d’outre-tombe :
« RASSEMBLEMEEENTS ! »
Le Big One n’aurait pas été plus destructeur : Koizumi déséquilibrée tomba de sa chaise, Asahina qui s’était muni de la théière afin de ravitailler ma tasse poussa un cri de surprise tandis que ladite théière lui sautait des mains. Le contenue brulant s’échappa du réservoir pour venir éclabousser Nagato, lequel s’était immédiatement et sans hésitation interposé pour éviter que le liquide n’atteigne son précieux ouvrage. Dans le feu de l’action, ses lunettes avaient quitté son nez pour venir se briser sur le sol.
… Moi ? J’allais étonnement bien… si on excluait mes tympans vrillés et la certitude d’avoir frôlé la mort de très près.
Haruki referma brutalement la porte derrière lui, avant de s’avancer tout droit en direction de son bureau, sans prêter de plus amples attentions au désordre sans nom qu’il avait provoqué.
Optant exceptionnellement pour le sourire bancale de celle qui n’a pas tout comprit à ce qui venait de lui arriver, Koizumi se redressa maladroitement sur ses deux jambes tout en époussetant négligemment son uniforme. Asahina mit un petit moment à comprendre où avait bien pu passer la théière qu’il tenait il y a peu dans ses mains, avant d’en retrouver le contenu encore fumant étalé sur le corps de Nagato.
L’extraterrestre faisait peine à voir.
Sa veste toujours parfaitement nette et dépourvue de plis était désormais tachée d’amples traces sombres, tandis que la peau de ses mains et de son visage ayant reçu le liquide de plein fouet commençait à revêtir une panoplie de teintes cramoisies, prémisses caractéristiques des brûlures au second degré. Ça devait être vraiment très douloureux.
Nagato ne semblait pourtant pas particulièrement dérangé par les restes de vapeur émanant des pores de sa peau. S’assurant de tourner le dos à Haruki qui n’avait toujours pas remarqué son état déplorable, Nagato cligna subrepticement des yeux. De là où je me trouvais, je le vis alors faire quelque chose que j’avais déjà eu l’occasion d’observer : les traces sombres et les débuts de plaies parsemant sa peau commencèrent à se résorber. En à peine quelques secondes, Nagato retrouva son teint pâle et remarquablement satiné, comme si il n’avait jamais reçu la moindre blessure. Pour ses vêtements, en revanche…
« Ben, Nagato ? Qu’est-ce qui est arrivé à ta veste ? »
Haruki venait enfin de remarquer les tâches brunes jonchant l’uniforme de son camarade, ce qui ne sembla pas le bousculer outre-mesure.
« Bon, c’est pas grave, retourne t’assoir on va commencer. »
Obtempérant, Nagato se dirigea vers la chaise qu’il venait tout juste de quitter dans des circonstances pour le moins agitées. Mais il s’interrompit soudainement, avant de porter ses mains à son visage, tapotant le bout de son nez pour constater le manque. Baissant les yeux au sol, il retrouva sa paire de lunette dans un bien piteux état, à trois mètres de sa position.
« Dépêche-toi, le pressa Haruki qui n’était pas habitué à voir le taciturne garçon dans le vague, on va commencer ! »
Nagato sembla hésiter l’espace d’une courte seconde… avant de reprendre son chemin et de s’assoir sur sa chaise, plus stoïque que jamais.
Je m’étais déjà posé la question auparavant mais…
… il était vraiment charmant, sans ses lunettes.




« Cette nuit, nous partons en chasse ! »
Euh… mais encore ?
Suite à une période de silence complet durant laquelle Haruki avait semblait-il voulu faire monter un genre de tension avant de rompre le suspens, il avait balancé une phrase qui ne rompit finalement rien du tout, si ce n’était ma patience.
« Oui, Koizumi ? »
Je m’aperçus que la souriante jeune fille venait de lever la main.
« Et pour quelle raison allons-nous chasser ? »
C’est tout ce qui t’inquiète ?
Haruki sembla enchanté que quelqu’un lui pose la question. Reprenant d’une voix enflammée il déclara :
« A la suite d’une enquête minutieuse, je me suis aperçu que des évènements étranges et inexpliqués étaient arrivés entre ces murs, il y a quelques jours de ça. Il semble évident que la direction s’emploie à tenir secret les sombres mystères qui hantent ce lieu ! »
La théorie du complot ? Encore un inédit…
Tout cela était bien beau – même si c’était de toute évidence une façon de parler – mais ça n’expliquait en rien ce que ce type avait en tête… et de quels évènements « étranges et inexpliqués » parlait-il, enfin ?!
Frappant du poing sur son bureau, Haruki poursuivit avec autorité :
« Vous allez tous rentrer chez vous, et vous reviendrez à la tombée de la nuit en tenues de rigueurs avec tout le matériel que je vous indiquerais. J’attends de vous une ponctualité et un dévouement sans faille !
Ne mélange pas la ponctualité et le dévouement, ne nous renvoie pas chez nous après avoir fait tellement de foin pour nous amener ici, n’utilise pas aussi peu de mots pour annoncer des nouvelles aussi graves et pour l’amour du ciel…
… Quel rapport avec cette histoire de chasse ?! JE NE COMPRENDS RIEN !
Heureusement, dans mon malheur je n’avais pas l’air d’être toute seule : Koizumi voyait son inaltérable bonne humeur de plus en plus rongée par l’incompréhension, Nagato… non, en fait pas Nagato, mais par contre Mitsuru fixait Haruki comme s’il n’avait pas comprit une blague :
« On… on va aller dans la lycée… la nuit ? »
Ce à quoi Haruki lui rétorqua sèchement :
« Evidemment. »
Evidemment…
L’éventualité de se retrouver à parcourir les sombres couloirs du lycée durant une période dite « nocturne » ne semblait pas particulièrement enchanter le visage d’ange attitré de la brigade… et moi non plus d’ailleurs. Surtout si l’objectif de cette décision irraisonnée était aussi flou.
« Heu, Haruki ? osais-je demander à demie-voix.
_ Quoi ?
_ Heu… qu’est-ce que… Enfin, qu’allons-nous exactement chasser, au juste ? »
Je regrettais tout de suite d’avoir posé la question, devant le sourire terrifiant que me lança le garçon :
« Vous le saurez bien assez tôt. »





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Venir au lycée le matin n’était déjà pas un plaisir transcendant, alors y revenir à la nuit tombée était de très loin l’une des choses les plus crispantes qu’il m’avait été donné de faire. Haruki avait exigé que nous portions tous des vêtements noirs, alors j’avais du remuer ciels et terres à l’intérieur de ma maison pour trouver de quoi faire l’affaire : un pantalon de jogging et un sous-pull. Par ailleurs, cet excité m’avait expressément chargé de dégotter une dose conséquente de lampe torche, ainsi qu’un… rouleau de corde.
… Non, moi non plus je n’ais pas compris ce qu’il comptait faire d’un rouleau de corde. On ne partait pas escalader l’Himalaya, que je sache ? Il pourrait en faire un piège à oiseau, éventuellement… ou bien avait-il dans l’idée de se pendre lui et ses stratagèmes idiots. Je ne savais pas si consentir à emmener cette corde avec moi était une bonne idée, mais je savais que ce ne serait pas pire que de risquer le courroux de Haruki pour avoir osé lui désobéir. Heureusement que ce genre de raisonnement ne suffisait pas à faire de moi une fille soumise…
Me dirigeant vers le lycée au pas de course, je me posais quatre questions :
1) Comment Haruki espérait-il pénétrer dans le lycée en pleine nuit ?
2) En quoi consistait cette fichue chasse ?
3) Serais-je encore vivante demain matin ?
4) … Pourquoi une corde ?!
Allez savoir ce que cet illuminé avait bien pu demander aux autres de ramener. Commençant à trop bien le connaître, je m’attendais à tout.

« En retard ! Sanction ! »
Une profonde fatigue m’envahie, et curieusement, ça n’avait rien à voir avec l’heure déjà bien avancée de la soirée.
Devant la grille résolument fermée du lycée, un Haruki grincheux tapait du pied, n’attendant visiblement plus que moi. Effectivement, Koizumi, Asahina et Nagato étaient déjà là… et il y avait beaucoup à dire.
De petites mèches rousses s’échappant de sous un ample bonnet noir, le petit Asahina ne paraissait pas vraiment rassuré, occupé qu’il était à jeter de petits regards apeurés tout autour de lui. Plutôt mignon…
Nagato était de loin le plus sobre du lot. Arborant un genre de combinaison de travail noire à priori faite sur mesure, il attendait patiemment la suite des évènements, me jetant au passage un regard que j’aurais été bien incapable de décrypter. En ce qui concernait Koizumi…
« Euh. » parvins-je seulement à souffler.
Optant pour le sourire désolé, Koizumi se contenta de murmurer :
« C’est un peu embarrassant. » fit-elle en se grattant l’arrière de la tête.
Koizumi avait elle aussi troqué son uniforme pour une tenue intégralement noire, mais pour une raison qui m’échappait, elle n’avait rien trouvé de mieux à se mettre qu’une robe de soirée. En matière de tenue d’exploration, on avait déjà fait plus optimal.
Ce manquement à la plus élémentaire logique d’efficacité ne sembla pas perturber Haruki, qui semblait considérer que n’importe quel vêtement aurait fait l’affaire, pour peu qu’il fut noir. J’aurais tout aussi bien pu venir en maillot de bain… Moi qui croyais que cette expédition partait déjà sur des bases tremblantes, ça n’allait définitivement pas en s’arrangeant.
« Bien ! reprit Haruki, vous avez tous le matériel ? »
Par réflexe, je brandissais le rouleau de corde et les deux lampes torche que j’étais parvenue à dénicher. De leurs côtés, Haruki était venu équipé d’un sac à dos, Asahina avait semble-t-il été chargé du ravitaillement – au vu du sac plastique chargé de commissions fraichement rapportées du combini – , Koizumi tenait sous le bras une pochette en plastique (noire) et pour finir, je remarquais tout juste la batte de base-ball métallique légèrement cabossée que Nagato gardait accroché à la ceinture de sa combinaison… un genre d’arme ? Alors il y avait bien un risque pour nous de rencontrer une mort sale et douloureuse durant la nuit ? Brr…
« Parfait ! »
Le check-up effectué, Haruki tourna immédiatement les talons et se dirigea vers la grille…
Quoi ?
Hey ! Il n’allait quand même pas…
Agrippant les barreaux en ferraille, Haruki commença rapidement à grimper. Parvenu au sommet du portail, il sauta nonchalamment de l’autre côté, atterrissant comme une fleur sans se préoccuper de se demander ce qu’il pouvait bien risquer en agissant ainsi. S’apprêtant à poursuivre sa route sans le moindre scrupule, un éclair de raison lui suggéra soudain de tourner la tête dans notre direction. Irrité, il reprit :
« Bon alors, vous venez ? »
Mais il était sérieux en plus !
« Tu ne crois pas que tu exagères ? Qu’est-ce qu’on fera si quelqu’un nous voit ? » le houspillais-je.
Haruki agita dédaigneusement la main :
« Y a rien à craindre, tant qu’on ne fait pas trop de bruit ça ira.
_ Ça n’ira pas du tout ! Qu’est-ce qu’il y a de si important dans ce lycée pour y retourner de nuit, avec la possibilité d’en être définitivement exclu ?! »
A bien y réfléchir, ce serait un moindre mal…
Haruki me jeta un regard partagé entre la vexation et le reproche. Il répliqua en baissant d’un cran le volume de sa voix :
« Tu sais qu’on a beaucoup plus de chance de se faire remarquer si tu continues de t’énerver comme ça ? »
Mais… Mais ! MAIS ! Espèce de… !
Une main compatissante vint se poser sur mon épaule, m’empêchant in extrémis de déclencher un véritable scandale. M’adressant un sourire amical dont je saisis assez bien la signification, Koizumi me persuada de me calmer. Puis, dans un chuchotement, elle annonça :
« J’y vais. »
Sous mes yeux, Koizumi se dirigea également vers la grille, qu’elle jaugea un instant du regard avant de s’y agripper. Démontrant une certaine agilité, elle ne mit pas longtemps avant d’en attendre le sommet.
Cette soudaine démonstration semblait avoir donné un petit choc électrique à Asahina, qui se frictionna les bras avant d’emboîter le pas à Koizumi.
Lorsque je repensais à cet instant, je ne cessais de me dire que j’aurais dû anticiper la suite : Koizumi tout en haut, Asahina juste en bas, l’une qui se met en position pour redescendre, l’autre qui s’apprête à monter…
Ce fut à mon tour d’être électrisée lorsque je réalisais soudainement ce qui se tramait. Malheureusement, mon intervention arriva trop tard : Asahina avait déjà levé les yeux, et son visage arborait désormais une teinte cramoisie.
« Koizumi ! Nom de… TA ROBE ! »
Koizumi sembla soudainement comprendre de quoi je parlais. Par réflexe, elle utilisa sa main droite pour tenter de préserver ce qu’il restait de l’innocence d’Asahina… sauf qu’à priori, ce n’était pas du tout ce qu’était censée faire sa main droite à cet instant.
« Oups. » eut tout juste le temps de souffler Koizumi.
Le son caractéristique d’un corps humain tombant au sol après quelques mètres de chute libre ne tarda pas à se faire entendre.

« C’est vraiment un miracle si personne ne nous a entendu après votre boucan. »
La mauvaise foi de Haruki ne me faisait plus aucun effet, ayant fait le plein d’imbécilité pour les deux prochains mois. Après avoir réchappé de sa chute sans plus de conséquences qu’une légère douleur à l’arrière-train – ce qui, tout à fait inexplicablement, ne m’inspira pas la moindre empathie à son encontre – Koizumi s’était adossée au mur, avant de se mettre à épousseter sa robe elle-même miraculée. Asahina avait finalement réussi à passer la grille, ce qui n’avait pu se faire que grâce à l’aide de Nagato après pas moins de cinq tentatives infructueuses, et était désormais occupé à se confondre en excuses auprès de Koizumi. Ce fut lorsque vint finalement son tour que Nagato, apparemment peu emballé par la perspective d’escalader quoi que ce soit, appliqua une légère pression sur les barreaux de la grille qui se plièrent comme de la guimauve, laissant une ouverture suffisamment large pour lui permettre de passer sans plus d’effort qu’un léger enjambement.
La fatigue que je ressentais se fit alors de plus en plus pesante…
Néanmoins, étant la dernière à passer, j’évitais de me plaindre et profitais un peu abusivement de la présence d’esprit – peut-être un peu tardive – de l’extraterrestre. Cela dit, qui étais-je pour espérer comprendre, moi pauvre humaine…
Haruki lorgnait le trou béant de la grille d’un œil circonspect, avant de hausser les épaules d’un air de dire : « Oui, c’est une méthode qui en vaut une autre. ». Personnellement, j’avais une autre préoccupation. M’adressant à Nagato, je lui demandais :
« Il faudrait peut-être tout remettre en l’état en attendant que l’on revienne, si quelqu’un passe devant la grille il pourrait appeler la police. »
Nagato acquiesça lentement, avant de s’employer à redresser les barreaux devenant plutôt disciplinés sous son autorité.
C’était ainsi, sous cette magnifique nuit étoilée qui n’aurait pas pu paraître plus inquiétante, que notre petit groupe remarquablement infiltré se trouvait désormais face à un territoire qui s’annonçait des plus hostiles.
Je ne savais toujours pas ce que nous étions venus chercher, mais j’avais dans l’idée que ce n’était sûrement pas un paquet de craies.




Le hall des casiers ne m’avait jamais paru aussi lugubre. Haruki s’étant assuré de trafiquer une fenêtre, nous eûmes le luxe de bénéficier d’une entrée dérobée moins périlleuse que la précédente. Cette preuve inattendue d’anticipation de la part de Haruki me fit me demander depuis combien de temps est-ce qu’il préparait cette petite escapade. Mon regard se tourna alors instinctivement vers Koizumi. Ayant noté l’attention que je lui portais, la jeune fille souriante m’adressa un hochement de tête qui se voulait rassurant. Après, de là à dire que j’étais vraiment rassurée…
« Rassemblement ! »
Et la discrétion ? C’est pour les ch… ?!
« Je vais à présent vous exposer le but de la mission de cette nuit, alors ouvrez grand vos oreilles parce que je ne le répèterais pas ! »
Oh ? Il est sérieux ?
Ayant réussi à capter la pleine et entière attention du groupe, Haruki marqua une courte pause avant de reprendre avec grandiloquence :
« Comme vous le savez, la semaine dernière je me suis rendu dans les bureaux de la direction afin de tirer au clair cette histoire de refus… »
Ah oui, Haruki n’arrivait plus à supporter que sa Brigade SOS ne soit pas reconnue comme un club officiel. En même temps, un club ce n’était pas censé avoir une utilité particulière ? Enfin, moi ce que j’en disais…
« … Quoi qu’il en soit, je suis rentré en possession de documents tendant à prouver l’existence des phénomènes paranormaux au sein même du lycée. »
La semaine dernière… un moment mémorable. Haruki avait déclenché un véritable scandale en investissant les hautes sphères de l’administration avec Asahina sous le bras. D’ailleurs, pour une raison qui n’était connue que de Haruki, lui et Asahina étaient tous deux munis d’oreilles de chat solidement fixées à leur crâne…
« Effectivement, ces documents rassemblaient une série de preuves et de témoignages que l’établissement tenait absolument à garder sous silence. Mais c’était sans compter sur ma détermination… »
… S’en était suivi une course-poursuite haletante à travers le lycée, après que Haruki n’ait menacé d’envoyer des photos d’un Asahina couvert de bleus au gouvernement pour dénoncer l’insécurité qui régnait dans notre lycée. Chose qui aurait pu de son point de vue causer beaucoup de tord à la carrière du directeur. Inutile de dire que ce dernier n’apprécia que très moyennement.
« Les divers témoignages provenant des élèves et du personnel parlent de bruits et de sons étranges, indescriptibles. D’autres mentionnent des voix là où il n’y a personne, d’autres encore… »
La débandade prit fin au secrétariat, là où un tas de dossiers n’attendaient que Haruki pour être mis sans dessus-dessous. Prit au piège, Haruki dû faire des pieds et des mains pour lui éviter une expulsion prolongée à lui et Asahina – toujours sous son bras – ce qu’il ne réussit à faire que grâce à un relevé de compte providentiel qu’il échangea contre l’indulgence du directeur. Un relevé de compte qui contenait, paraît-il, quelques menues incohérences…
« Nous devons trouver ces phénomènes et les étudier, je suis persuadé qu’il sont la concrétisation paranormale que nous recherchions avec tant de… »
Quel fouillis quand j’y repensais, et pourtant au milieu dudit fouillis Haruki était parvenu à dénicher secrètement une pile de documents traitant de rumeurs abracadabrantesques relevées depuis quelques semaines. Il ne lui en fallut pas plus pour s’imaginer tenir là l’aboutissement d’une vie de traque et d’acharnement au service de sa lubie du paranormal. Enfin, s’il était capable de se contenter d’aussi peu de chose que des bruits de couloirs pour être heureux, tant mieux pour lui. Tout ce que je demandais, moi, c’était de ne plus avoir à subir les conséquences de ses frénésie passagère…
« … Kyonko ! Tu m’écoutes ? »
Le ton autoritaire de Haruki me ramena à la cruelle réalité. Je me sentis alors comme une élève inattentive qu’un professeur particulièrement sadique aurait prit pour cible. Hésitant très sérieusement entre lui répondre avec défi ou lui offrir un mensonge éhonté, je n’eus cependant pas le temps de trancher.
Effectivement, alors que je soutenais le regard mécontent du responsable de ma présence ici, à l’intérieur du lycée plongé dans l’obscurité la plus glauque, un étrange grondement commença alors à se faire entendre. Comme un seul homme, nous nous tournâmes tous vers ce qui semblait être la source du bruit : l’extrémité du couloir ténébreux à notre gauche. D’une seconde à l’autre, le grondement s’interrompit, ne laissant plus derrière lui qu’un silence de mort. Aucun d’entre nous ne semblait vouloir faire le moindre geste, de peur de provoquer un cataclysme. J’eu alors l’occasion de me rendre compte d’un phénomène assez gênant : car bien que je sois intimement persuadée que ce grondement n’ait rien de paranormale et puisse être expliqué de la manière la plus rationnelle qui soit, je ne pouvais m’empêcher de me sentir quelque peu… inquiète.
A côté de moi, le visage d’abord aux aguets de Haruki se vit illuminé d’un large sourire carnassier. Prenant les devants, il chuchota non sans conviction :
« On y va. »

Si je n’étais pas particulièrement rassuré de me balader dans un couloir sombre avec une lampe torche pour seul moyen d’éclairage, je me rendis bien vite compte que je n’étais pas la plus à plaindre. Tremblant comme une feuille, Asahina s’accrochait à son sac en plastique garni de vivres comme à une bouée de sauvetage, ses yeux apeurés ne cessant de rouler dans leurs orbites, persuadé qu’il était que quelque chose de très moche et de très dangereux pouvait l’attaquer n’importe où et n’importe quand. Tentant de le rassurer un peu, je m’approchais de lui pour lui chuchoter :
« Ne t’inquiète pas, on ne risque rien. » mentais-je à moitié.
Sursautant légèrement au son de ma voix si près de son oreille, le petit rouquin ne parut pas vraiment réconforté par mes paroles. Jugeant qu’il valait mieux ne pas envenimer la situation, je m’abstins d’en rajouter.
Nous marchions déjà depuis quelques minutes au travers d’un long couloir et je me rendis compte que j’étais bien incapable de me repérer, me contentant de suivre Haruki qui avançait avec assurance, s’étant octroyé la propriété de la seconde lampe torche. Notre estimé capitaine de brigade ouvrait la marche, suivit de très près par Asahina, puis de moi-même, de Koizumi et enfin de Nagato à qui il incombait plus ou moins la tâche de surveiller nos arrières.
En belle désœuvrée que je pensais être, je posais mon regard sur Koizumi. D’une élégance encore magnifiée par sa robe, je ne parvenais à distinguer d’elle à travers la noirceur ambiante que la surface de sa peau qui n’était pas recouverte par son vêtement (soit tout de même une bonne partie de ses jambes, ses bras, ses épaules, la moitié de son dos et jusqu’à son décolleté des plus vertigineux). Son visage ne semblait pas tellement différent de d’habitude… du moins si on n’y prêtait pas vraiment attention. Elle arborait bien cet habituel sourire tranquille, mais à côté de ça elle me paraissait nettement plus attentive à ce qui l’entourait que d’habitude. Ce qui lui permit de noter très rapidement l’observation dont elle faisait l’objet. M’adressant un sourire appelant à la confiance, je n’en finis que plus sur mes gardes. Néanmoins, je décidais de me rapprocher d’elle, soucieuse de tirer certaines choses au clair.
Calquant la vitesse de mes pas sur la sienne, je choisi de commencer par garder le silence, attendant de voir si elle comptait prendre la parole en première. Ce fut ce qu’elle fit, même si le sujet qu’elle aborda alors me parut sur le coup assez surprenant.
« Suzumiya m’avait chargé de récupérer ces documents avant de rentrer chez moi, dit-elle en désignant la pochette plastique qu’elle tenait les mains, mais cela m’a prit un peu plus de temps que prévu. C’est pourquoi je n’ais pas eu l’occasion de trouver des vêtements plus… appropriés. »
Ça sonnait comme une bête tentative de justification. De la part de Koizumi, c’était plutôt atypique.
« Ton organisation ne peut pas te dépanner de quelques vêtements en cas d’urgence ?
_ A vrai dire, expliqua-t-elle d’un ton gêné, comme je n’ai pas l’habitude de mettre du noir, l’organisation m’a effectivement… « dépanné ». Seulement, comme je les ai prévenus un peu tard, ils n’ont pas pu me trouver quelque chose de plus… »
Koizumi ne termina pas sa phrase, alors que je commençais à me poser de sérieuses questions sur l’efficacité et l’intégrité de cette soi-disante organisation.
« Ou alors, quelqu’un m’aura fait une petite blague. » finit par envisager Koizumi avec le sourire.
Ou alors il y a des gens dans ton organisation qui t’ont trouvé un intérêt autre que celui d’agent infiltré…
Le rayon de ma lampe croisa la fameuse pochette.
« Ce sont les fameuses « preuves » dont parlait Haruki ? » m’informais-je pour essayer de changer de sujet.
Comme si d’avoir pu me fournir des explications sur son accoutrement l’avait soulagé d’un point, Koizumi reprit avec plus de dynamisme :
« Non, ce sont les plans du lycée.
_ Les plans ? »
Il me sembla tout d’abord incongru de penser avoir besoin de plan pour circuler dans ce bâtiment, néanmoins mon précédent sentiment concernant mon sens de l’orientation variable me revint rapidement en tête. Devinant ma pensée, Koizumi développa :
« Les élèves n’ont finalement qu’une vision plutôt réduite de ce lieu, affirma-t-elle, il existe de nombreuses caves, passages dérobés, simple placard ou autres salles de chaufferies dans lequel ils ne vont jamais. Suzumiya a estimé qu’au vue de la situation, il pourrait être judicieux d’avoir une vision complète de ces lieux. »
Ça n’excusait en rien l’aspect absurde de cette expédition mais je ne pouvais m’empêcher de trouver cette initiative de la part de Haruki plutôt pertinente. Peut-être savait-il ce qu’il faisait après tout.
« Halte ! »
Avec une brillante harmonie, nous nous immobilisâmes tous sur l’ordre de notre leader. Commençant par m’inquiéter des raisons d’un arrêt si brutal, je me rendis vite compte que nous venions d’arriver à une intersection. Jusqu’ici, Haruki n’avait fait montre d’aucune hésitation sur la direction à suivre – en partie à cause du fait que nous n’avions rencontré jusqu’alors qu’un long couloir – mais il semblait évident que ce choix soudain venait mettre à mal ses certitudes. Il n’y avait pas à dire, dans le noir complet, se repérer en terrain censé être connu devenait pour le moins aléatoire.
Persistant tout d’abord à vouloir décider par lui-même quel semblait être le meilleur chemin, Haruki esquissa finalement un signe en direction de Koizumi. Apparemment mise en joie par la possibilité de se rendre utile, elle s’approcha et tendit sa pochette plastique à Haruki. Lui-même satisfait de constater de constater la réactivité de ses précieux sous-fifres, Haruki s’empara de la pochette avec un sourire… sans toutefois avoir l’amabilité de lâcher un simple « merci ». En tirant une liasse de pages volantes, il commença à feuilleter précipitamment les plans qu’il avait sous les yeux, sa lampe torche casée dans un coin de sa bouche pour l’éclairer. Cependant, à la manière dont il s’y prenait, on pouvait aisément se demander s’il finirait par trouver la solution au dilemme avant que le jour ne se lève. Je commençais alors en toute connaissance de cause à compter mes cheveux, réflexe que j’avais considérablement vu s’amplifier depuis que j’avais été incorporé de force à la Brigade SOS.
Un… deux… trois… quatre…

« Bon ! C’est pas grave ! On va s’y prendre autrement… »
… 2011… 2012… Quoi ?
Ayant manifestement perdu patience avec son plan, Haruki décida d’un coup d’un seul de prendre une mesure radicale et particulièrement…
« On se sépare. »
… stupide.
Je retire ce que j’ai dis plus haut, il est complètement inconscient.
« Tu plaisantes, j’espère ?! » m’emportais-je.
Haruki me jeta son regard « je-t’ai-pas-demandé-ton-aviiste », mais un sursaut de résolution – et le fait qu’Asahina était soudainement devenu livide – m’encouragea à insister :
« Qu’est-ce qu’on fera si on finit par tous se perdre ? Et s’il y a un accident, ou n’importe quoi d’autre de dangereux ? Tu as pensé à ça ? »
Haruki me jeta alors un regard des plus suspicieux, que je parvins à soutenir malgré le fait qu’il s’obstinait à diriger le faisceau de sa lampe droit dans mes yeux. Puis, après quelques secondes où j’avais pu sentir son agacement monter graduellement, le tyran au bandeau jaune finit par lâcher :
« Dis-moi, Kyonko… tu n’aurais pas un peu peur ?
_ Que… hein ? »
Ma réaction témoignait plus de ma surprise face à un argument aussi puéril que d’une tentative de déni. Mais Haruki bien sûr, comprit exactement l’inverse. Haussant les épaules, il ajouta :
« De toute façon, qu’est-ce que tu veux qu’il t’arrive ? Ce n’est pas comme s’il y avait un quelconque danger dans les environs. »
J’étais purement et parfaitement outrée. QUI prétendait depuis la fin de cet après-midi que l’endroit était infesté de phénomènes paranormaux ? QUI s’amusait à effrayer tout le monde en parlant de « voix » et des « bruits étranges » ? Evidemment que j’avais la trouille ! N’importe qui d’humain et de censé aurait la trouille ! Dans le noir avec une malheureuse lampe torche pour seul moyen de se repérer, il n’y avait aucune raison de pouvoir être rassuré de quelque manière que ce soit !
Je m’apprêtais à lui fournir une réponse cinglante dont je savais qu’elle ne lui plairait pas du tout, mais quelqu’un ne m’en laissa pas le temps :
« Et comment organisons-nous la répartition des équipes ?
_ Koizumi ! » clamais-je, désespérée.
Mais Koizumi se borna à afficher son sourire conciliant, apparemment satisfaite d’avoir une fois encore évité que la situation ne dégénère. Le plus agaçant était qu’avec le recul, je ne pouvais que lui donner raison.
Haruki se massa brièvement le cou, retrouvant son calme. Après une courte inspiration, il reprit :
« Comme d’habitude ! » déclara-t-il avec entrain.
Comme d’habitude, qu’il dit…

Haruki avait cet air des mauvais jours, le genre de jours où on préférait rester couché… était-ce pour ça qu’on me reprochait souvent mes mimiques grincheuses ? Hmm, à creuser…
A droite, Haruki et Koizumi alternaient entre sourires et airs grincheux, à gauche, Asahina, Nagato et moi-même expérimentions un mélange de peur panique, d’impassibilité et de… lascivité ?
Peu enthousiaste mais résigné, Haruki finit par lâcher :
« Bon… alors on y va.
_ Un instant, intervenais-je, et le plan ? On ne va pas se diriger à l’aveuglette, tout de même. »
Haruki ne parut pas plus concerné que ça par mes préoccupations, néanmoins…
Se munissant du tas de feuilles, Haruki en préleva une bonne moitié, qu’il me tendit sans se soucier de ce qu’elles pouvaient bien contenir.
« Vous devriez pouvoir vous en sortir avec ça. » supposa-t-il à sa manière.
Ce type avait une manie du conditionnel…
J’aurais bien protesté, mais le regard insistant de Koizumi m’en dissuada. Acceptant le généreux cadeau de notre vénérable capitaine débordant de sagesse, je rendais grâce à l’obscurité de dissimuler la moue sceptique que j’arborais à cet instant.
« D’autres objections ? » prit tout de même la peine de demander Haruki.
Des objections, oui, un paquet d’objections, même, mais je préférais m’en tenir là, sachant pertinemment qu’aucune parole de ma part ne pourrait plus le convaincre d’interrompre cette idiotie.
« Parfait… C’est partit ! » clama Haruki.
Le sort en est jeté…




Trois cadences de pas différentes résonnaient dans l’inquiétant couloir. Par la force des choses, j’avais pris les devants, avançant à tâtons aidée du mince faisceau de lumière de ma lampe. J’avais bien tenté de jeter un œil au plan, mais tout ce que m’avait donné Haruki concernait un bout du sous-sol, le deuxième étage au complet et quelques annexes. J’avais beau être incapable de me situer par rapport aux quatre points cardinaux, je savais pertinemment que nous n’avions pas quitté le rez-de-chaussée. Juste derrière moi (à un ou deux centimètres à peu près) un Asahina apeuré mettait un point d’honneur à paraître aussi proche du coma que possible. Accroché à mon blazer du bout des doigts, je pouvais presque sentir son souffle accéléré me chatouiller la nuque. Inutile de dire que j’étais moi-même à cet instant peu apte à diriger efficacement une expédition de recherches. Heureusement, je savais que je pouvais compter sur Nagato pour rester alerte en toutes circonstances… d’ailleurs, depuis peu, j’entretenais à ce sujet un étrange sentiment. En effet, je ne pouvais m’empêcher de trouver Nagato singulièrement aux aguets. Il jetait des regards autour de lui, adoptait une posture encore plus droite et élancée qu’à l’accoutumée… et sa main ne me semblait jamais bien éloignée du manche de la batte de base-ball.
En fait non, l’attitude de Nagato ne me rassurait pas du tout.
Histoire de rompre le silence absolu qui ne nous avait pas quitté depuis la scission du groupe initial, je décidais de prendre la parole :
« Dites… est-ce que vous avez la moindre idée de ce que nous cherchons ? »
Evidemment, Asahina sursauta au premier mot que je prononçais, mais il eut suffisamment de courage et de volonté pour ne pas tomber dans les pommes avant la fin de la phrase.
Se ressaisissant un minimum, le petit garçon bafouilla :
« Hé bien… je crois que Suzumiya souhaite que nous enquêtions sur les phénomènes inexpliqués qui se sont produits ces derniers jours… »
Je ne pouvais m’empêcher de jeter un regard un peu interloqué vers notre adorable mascotte… ce que celui ne sembla pas très bien interprété :
« Qu… quoi ? Ce n’est ça ? »
Si… mais ce n’est pas comme si ça répondait à ma question.
Apparemment, le jeune voyageur temporel était aussi dans les choux que moi… il ne restait pas beaucoup d’autre solutions.
« Nagato ? »
L’extraterrestre, dont je ne parvenais à distinguer que le visage pâle tranchant avec l’obscurité ambiante, me toisa de son regard insondable. C’est à cet instant que j’en vins à penser l’espace d’un dixième de seconde que dans mon malheur, j’avais une ombre de chance.
Entre Asahina et Nagato, je n’étais pas si mal accompagnée… d’autant plus depuis que Koizumi n’était plus dans les parages.
Nagato sembla considérer ma question avec beaucoup d’attention. Puis, il entrouvrit légèrement ses lèvres. Et à l’instant précis ou le son de sa voix aurait dû s’extraire de sa bouche et parvenir jusqu’à mes oreilles…
Un grondement sinistre retentit droit devant nous.
Asahina poussa un petit cri, le grondement sourd et indescriptible s’amplifia encore. Nous stoppâmes notre marche, scrutant le fond du couloir qui nous faisait face sans apercevoir plus qu’un voile noir parfaitement opaque. Asahina s’accrochait à moi comme à une barre de sécurité d’un grand huit, alors que j’étais moi-même prise d’une soudaine envie de prendre la fuite. Ce son ne ressemblait à rien de connu. Il semblait à la fois lointain et proche, mais ce qui était certain… c’est que cette impression d’amplification ne venait pas de quelqu’un qui aurait augmenté le volume, non…
Quoi que ce fût, ce bruit lourd et grave était en train de se rapprocher.
Nagato agit extrêmement rapidement. S’emparant de la batte qu’il décrocha de sa ceinture, il s’élança à toute vitesse vers les ténèbres, nous intimant d’un ton sans réplique :
« Fuyez. »
Il ne m’en fallut pas plus. Attrapant Asahina par le col, je l’entrainais avec moi dans la direction opposée, priant dieu, le ciel, l’univers et le reste de faire en sorte que Nagato s’en sorte sain et sauf.
C’était officiel : cet endroit, qui n’avait plus rien à voir avec le lycée que je connaissais et qui me repoussait déjà tellement en temps normal, était dangereux.
Pour ne rien arranger, j’avais encore plus la trouille.

Courant à tout rompre, Asahina et moi ne nous préoccupions aucunement de l’endroit où nous pouvions bien nous diriger. La seule chose qui importait était de mettre le plus de distance possible entre nous et le grondement sinistre, quitte à se retrouver le plus paumé possible. Néanmoins, je prenais soin d’éviter tous les escaliers qui pouvaient venir croiser notre chemin, déterminée à ne pas quitter le rez-de-chaussée et la proximité rassurante du plancher des vaches. Trainant Asahina par la main, je sentais bien que le garçon avait un mal croissant à suivre le rythme effréné que je lui imposais, mais je tentais de me persuader que c’était un mal nécessaire, quitte à m’excuser lorsque que tout ce serait calmé… si jamais ça arrivait.
En plus, pour une fois que j’avais une bonne excuse pour toucher sa peau remarquablement douce… comme celle d’un nouveau-né...

… RAAAH ! C’est pas le moment de penser à ça ! Y a danger !
Après un virage à quatre-vingt dix degrés que je négociais remarquablement, il se passa quelque chose d’à la fois inattendu et de parfaitement prévisible : emporté par son élan, Asahina n’eut pas la même aisance que moi à appréhender notre violent changement de trajectoire. Associé à la traction que j’exerçais sur son petit corps, le garçon s’emmêla les jambes avant de s’envoler littéralement. Un remarquable roulé-boulé aérien plus tard, Asahina vint s’écraser contre le mur d’en face, avant de s’immobiliser complètement avec un air groggy collé sur son visage d’ange.
« Asahina ?! Tu vas bien ? Tu t’es fait mal ? »
Me précipitant à son chevet, je constatais que le choc n’avait pas été sans conséquence. En effet, un mince filet de sang s’écoulait lentement de son petit nez. Le regard mi-clos, la voix faible, le jeune garçon sembla s’éveiller d’un coma prolongé. Les yeux hagards, il murmura :
« Kyonko… Je… je suis désolé.
_ Ne dis pas ça, Asahina, c’est de ma faute, j’aurais dû être plus prudente !
_ Je… Quoi que je fasse… Je suis complètement inutile.
_ C’est faux ! Et tu le sais !
_ Ky… Kyonko…
_ Ne m’abandonnes pas, Asahina ! J’ai besoin de t’avoir à mes côtés, sinon… sinon…
_ Je me sens… défaillir…
_ Non ! Asahina, non ! »
Secouant le pauvre garçon comme un prunier aux fruits bien mûrs, je m’exclamais avec désespoir :
« ASAHINAAAA ! »

… Hmm, bref.
Usant de la manche de mon sous-pull, je m’employai à essuyer convenablement le sang venu imbiber les lèvres de mon compagnon d’infortune. Celui-ci en profita pour recouvrer un tant soi peu ses esprits.
« Que… qu’est-ce qui s’est passé ? bégaya-t-il.
_ Tu as glissé. » assurais-je.
Asahina sembla très bien se satisfaire de cette explication…
Son nez s’arrêtant rapidement de saigner, j’en profitais pour mettre un petit peu de distance entre moi, lui, et ses petites lèvres roses… un accident était si vite arrivé.
Je laissais le soin à Asahina de retrouver la pleine maîtrise de lui-même, et j’en profitais pour jeter un œil sur les alentours. Evidemment, je n’y voyais pas grand-chose, et ce n’était pas le timide faisceau de ma lampe torche qui allait y changer quoi que ce soit. Hormis une fenêtre un peu plus loin à travers laquelle s’immisçait un vaporeux rayon de lune, il n’y avait pas grand-chose de notable… si on exceptait le coup sourd qui résonna à cet instant précis.
Je ne pu pas m’empêcher de sursauter sur l’effet de la surprise, prête à repartir au galop… avant de me souvenir qu’Asahina n’était sûrement pas en état de piquer un nouveau sprint prolongé. Le bruit de coup se répéta une nouvelle fois, mais contrairement au grondement inquiétant de tout à l’heure, ce bruit ci semblait bien plus… concret. Comment dire, il semblait d’avantage réel, et nettement plus… proche.
Un troisième coup retentit.
Asahina, qui venait de retrouver un état à peu près normal, semblait se décomposer un peu plus à chaque détonation.
« Ky… Kyonko… »
« Ne bouge pas. »
Se pliant à ma directive, Asahina se statufia, tandis que j’effectuais un pas prudent en direction du battement. Non pas que je me sentais grandir une âme héroïque, mais quelque chose dans ce bruit là me paraissait suspect… comparé au reste, bien entendu.
Je m’approchais du mur de droite, sur lequel venait atterrir la lueur gris-bleu passant par la fenêtre. C’est en m’approchant encore un peu que je réalisais qu’il ne s’agissait pas d’un simple mur. Car au vue des sillons découpant un large rectangle et de la poignée incrustée dans la façade, tout portait à croire qu’il s’agissait en réalité d’un placard. Plutôt petit.
Un quatrième choc vint faire trembler la porte, et fit rater un battement à mon cœur. Parce que si je ne faisais pas d’erreur… il y avait quelque chose de vivant dans ce placard.
Un cinquième coup plus violent cette fois sembla confirmer ma pensée… et je n’aimais pas ça du tout, vraiment pas du tout.
« Kyonko, tu… tu ne devrais… » bégaya Asahina dans mon dos.
C’est sûr que je ne devrais pas… d’autant plus que moi, je n’avais pas de batte de base-ball accrochée à ma ceinture. Mais à bien y réfléchir, qu’est-ce qu’un placard aussi petit pouvait bien contenir de dangereux ?
J’étais maintenant juste en face du placard vivant…
A priori, quoi que ce fut, ça ne devait pas être si risqué que ça d’ouvrir la porte, non ?
Non ?
Le sixième coup me fit l’effet d’un électrochoc, ma main bougea toute seule…
« Kyonko ! »
Trop tard…
De manière assez inattendue, je n’eus aucun mal à ouvrir la porte… tandis que le contenue du placard se déversa intégralement à mes pieds. Au début je ne compris pas bien ce qui se passait. Tout ce que je parvenais à distinguer dans l’obscurité c’était des balais, une brosse, une serpillère, quelques flacons de produits de nettoyage à base de javel, une pelle… ah non, deux pelles, un piège à souris, une tapette à mouche, Koizumi, une panoplie de blouses, un planning de nettoyage, une brosse à dent usagée et…
KOIZUMI ?!!
« Mais ! Mais qu’est-ce que… !? Que… ?! »
Complètement décoiffée, une bretelle de sa robe ayant glissée de son épaule, Koizumi donnait l’impression d’avoir passé les trois derniers jours dans un lave-linge en marche. Ça ne suffisait pourtant pas à l’empêcher de sourire béatement.
« Ah, Kyonko. C’est un plaisir de te revoir. »
Mais… Mais ! MAIS !?




« La situation s’est quelque peu complexifiée. »
Prestement recoiffée, Koizumi achevait tout juste de réarranger sa robe légèrement froissée.
« J’irais droit au but » assura-t-elle.
Pour une fois.
« Le lycée tout entier est devenu une zone hermétique. »

Un silence mortel s’ensuivit… être direct, c’était une chose, mais je n’en demandais pas tant, à la fin !
Zone hermétique… une expression que j’avais appris à détester depuis que je connaissais Haruki. Et l’entendre de la bouche de Koizumi, la nuit, au lycée, je pouvais vous dire que ça n’arrangeait absolument rien.
J’allais bien entendu exiger de plus amples explications, mais Koizumi eut l’extrême amabilité de prendre les devants :
« Il me faut vous avouer mes connaissances limitées sur notre situation, par ailleurs, le peu que je sais n’est pas des meilleurs augures.
_ Viens-en au fait, s’il-te-plaît, lui demandais-je, excédée.
_ Désolé… donc, mes conclusions jusqu’à présents tendent à suggérer que cette zone hermétique n’est pas du fait de Suzumiya. »
Pas du fait de… Mais alors de qui ?
« C’est terrible ! » formula clairement Asahina.
Tiens, tu m’ôtes les mots de la bouche…
Imperturbable, Koizumi poursuivit :
« Ainsi, outre de devoir déterminer les causes du problème, il nous faut également découvrir un moyen de le résoudre, sans quoi les conséquences pourraient en venir à empirer. »
… Euh.
J’ai bien compris ?
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Koizumi eut un petit sourire gêné.
« Hé bien… nous qui sommes piégés à l’intérieur de la zone hermétique, nous avons déjà commencé à subir des… effets secondaires. »
J’aime pas ça.
Je l’ai déjà dit mais j’aime pas ça.
Je l’ai déjà dit mais je le redis : j’aime pas ça !
« Et… ils consistent en quoi ces effets secondaires ? »
Koizumi eut de nouveau ce petit sourire triste… puis elle jeta quelques coups d’œil autour d’elle, comme si elle cherchait un exemple particulièrement probant. Son regard se posa alors sur la fenêtre.
« Je pense que tu comprendras mieux en allant voir. » prophétisa-t-elle.
Ça ne m’inspirait rien de bon, et si j’avais eu le choix, je n’aurais sûrement pas prit le risque d’avoir plus la trouille qu’à l’heure actuelle. Mais je savais pertinemment que mes choix étaient assez limités. La fuite n’étant pas une option envisageable si je souhaitais garder une once de crédibilité en tant qu’être humain posé et réfléchi.
Je m’approchais de la vitre, avec une prudence assez injustifiée, avec le recul.
Il n’était rien de dire que ce je vis à travers me fit une drôle d’impressions…
« Qu’est-ce que… ça veut dire ? »
A moins d’une illusion d’optique trop bien fichue pour exister, je pouvais constater qu’à en croire ce que je voyais de l’extérieur… nous devions bien être au deuxième ou au troisième étage du bâtiment !
« Comment avons-nous… j’ai pourtant fait attention à n’emprunter aucun escalier ! Alors… Comment ?!
_ J’ai aussi été surprise au début, confessa Koizumi, mais la suite des évènements n’a fait que m’apporter son lot de confirmation. »
Effectuant une courte pause, Koizumi reprit de plus belle :
« Très peu de temps après être partis de notre côté, Suzumiya et moi avons été soudainement séparés. Je me suis retrouvée seule à errer dans le noir, sans moyen de me repérer. »
Dit comme ça, ça me donnait presque envie de la plaindre…
« J’avais beau tenter de localiser ma position en me situant par rapport aux paysages que je voyais à travers les fenêtres, c’était comme si la configuration du bâtiment se mettait à varier sans que je n’y prête garde. Ainsi, je me suis rendu compte que je changeais régulièrement d’étage sans même descendre ou monter la moindre marche. »
Je ne pouvais m’empêcher de m’imaginer un vaste labyrinthe vivant, dont le seul but serait de nous avaler tout cru.
« Après plusieurs heures à déambuler sans succès, je me suis finalement retrouvée sans comprendre comment dans ce placard à balais. Cela faisait bien plus d’une demi-heure que je tentais d’en sortir sans…
_ Hola, hey ! « Plusieurs heures » ? « Plus d’une demi-heure » ? Je n’ai pas une notion du temps qui passe tout à fait irréprochable mais je suis certaine qu’il ne s’est pas écoulé plus de 20 minutes depuis que nous nous sommes quittés au carrefour ! »
Koizumi cligna plusieurs fois des yeux à un rythme régulier, comme un genre d’ordinateur qui serait en train d’intégrer une information à ses données. Après une dizaine de secondes d’incertitudes, elle finit par… sourire.
« Oh… alors c’est encore un tout petit peu plus compliqué que ce que je pensais. »
Un tout petit peu ? Mais c’est du délire !
A côté de moi, Asahina était devenu encore plus livide. Non, en fait il était à la limite de la transparence.
Je commençais pourtant à en avoir connu des situations peu enviables, mais celle-ci…

Et ce fut ce moment très précis que les piles de ma lampe-torche choisirent pour rendre tragiquement l’âme…




« Et le premier que je prends à lâcher cette corde, je l’abandonne dans un placard, c’est clair ? »
Cet excès d’autorité témoignant de mon agacement, je regardais mes deux camarades s’agripper à la corde que je tenais moi-même fermement en main. Je ne savais toujours pas ce que Haruki avait voulu faire de cette corde en me demandant de l’amener, mais je comptais bien profiter de cette chance inespérée, celle d’éviter de finir par errer toute seule dans les couloirs sombre du lycée jusqu’à la fin de mes jours.
« Bon, on va y aller… notre priorité est de retrouver Haruki et Nagato, de préférence avant qu’il ne leur soit arrivé un truc fâcheux. D’ailleurs… »
Tandis que je parlais, un éclair vint m’électriser la cervelle. Mon regard se reporta alors sur le soi-disant esper en robe courte :
« Maintenant que j’y pense, tu ne m’avais pas dit que tu pouvais utiliser tes « pouvoirs » à l’intérieur d’une zone hermétique ? »
A voir comment elle réagit, j’avais l’impression d’avoir flanqué un coup de poignard dans son égo. Toujours souriante, mais encore plus gênée, Koizumi expliqua à demi-mot :
« A vrai dire… j’ai déjà tenté l’expérience, néanmoins… Comment dire ? C’est un peu pour cette raison que j’en suis venu à penser que cette zone hermétique n’était pas du fait de Suzumiya.
_ Oh… »
Mon maigre mais brulant espoir se refroidit d’un seul coup. Encore une déception, ça avait tendance à s’accumuler dans les environs.
« Bon, hé bien… allons-y, alors. »
Ouvrant la marche, je m’enfonçais la première dans la noirceur enveloppant le couloir qui nous faisait face, suivie de très près par Koizumi et Asahina, qui même s’ils ne semblaient pas très rassurés, avaient eu le courage exemplaire de me laisser marcher devant… euh ?
Laissant de côté les détails sans intérêt, j’attendis que nous ayons parcourue quelques mètres avant de reprendre la parole.
« Vous croyez que les évènements étranges dont parlait Haruki ont quelque chose à voir avec tout ça ?
_ Ce n’est pas exclu. » m’informa la voix de Koizumi.
Il faisait vraiment noir maintenant, au point de je tâtais d’abord le sol de mes pieds avant de faire le moindre pas.
« Asahina ? Tu es toujours là ?
_ Ou… oui. Mais… il semble inconcevable que cette zone hermétique ait pu être créée par quelqu’un d’autre que Suzumiya. A ma connaissance, il n’y a personne d’autre qui en ait la possibilité.
_ C’est pourquoi nous devons nous en tenir au stade des suppositions, prévint Koizumi.
_ Ce n’est pas en se contentant de supposer que l’on arrivera à quelque chose. » lâchais-je, agacée.
Dans le même temps, je m’embrouillais les pieds et faillis perdre l’équilibre. Je laissais échapper un juron.
« Kyonko ? Tout va bien ?
_ Oui, oui, pas de problème. »
A cet instant, chacun d’entre nous y voyais comme dans un four. Nous aurions bien pu être au premier étage, au troisième, au sous-sol ou dans une rame de métro que ça n’aurait rien changé. Cela dit, ce qui m’inquiétait davantage que les téléportations intempestives, c’était bien cette histoire de temporalité à géométrie variable.
J’avais hâte de retrouver la sortie, néanmoins, je savais pertinemment que ce n’était pas quelque chose d’envisageable tant que nous n’avions pas retrouvé nos deux camarades portés disparus. Je ne me faisais pas trop de soucis pour Nagato, c’était un grand garçon, prudent et responsable (enfin, je crois), mais pour Haruki…
« Vous avez entendu ? »
Sur les mots de Koizumi, je m’immobilisais immédiatement, tous mes sens en éveil. Les deux autres m’imitèrent, je pouvais même sentir le souffle paniqué d’Asahina pas si loin de moi. C’est alors que je sentis une petite main tremblante se poser sur mes…
« Asahina, chuchotais-je d’une vois qui se voulait rassurante, je sais que tu as peur, mais tu dois te contrôler un peu.
_ De quoi parles-tu, Kyonko ? interrogea la voix fluette du voyageur temporel miniature.
_ Hmm ? Ce n’est pas toi qui… qui… »

Mon esprit se trouva alors soudainement assailli d’un TRES gros doute.
« … Koizumi ?
_ … Oui, Kyonko ?
_ Est-ce que… tout à fait éventuellement… tu pourrais dans l’immédiat envisager la possibilité de poser tes mains… ailleurs ?
_ Oh…
_ … Ceci soit dit sans te commander, bien sûr.
_ Oh… Bien entendu… Il n’y a pas de problème. »
C’est toi qui le dit !
« Je te remercie » ajoutais-je une fois que les derniers liens me gardant en contact avec Koizumi se limitèrent de nouveau à la corde et au lino recouvrant le sol. « Pouvons-nous maintenant reprendre notre route ?
_ Je n’y vois pas d’objection, signala Koizumi.
_ Il s’est passé quelque chose ? » demanda Asahina.
Préoccupé que j’étais à garder sa virginité intacte, je m’abstins de lui répondre…

« Vous avez entendu ?!
_ Ah non ! Ça ne va pas recom-… ! »
Un terrible grondement vint faire trembler le sol sous nos pieds, ne m’épargnant pas cette fois-ci une belle chute vers le sol, sans pour autant réussir à me faire lâcher la corde des mains.
« Qu’est-ce qui se passe ?! » criais-je tandis que le boucan ne faisait s’enfler autour de nous.
Mais je connaissais parfaitement la réponse à cette question : c’était le même grondement que la dernière fois, la même sensation de surréel et de croissance continue. Mais cette fois-ci cela semblait provenir de partout en même temps.
« Koizumi ! Asahina ! Où êtes-vous ?!
_ Kyonko ! »
La voix d’Asahina… c’était comme si elle s’éloignait de moi. Il me sembla un instant entendre Koizumi hurler mais quelque chose venait me murmurer qu’il était déjà « trop tard ». Le grondement m’encerclait complètement, vrillant mes tympans, comme si des milliers de klaxons s’étaient mis à fonctionner en même temps dans mon cerveau. Je sentais la pression de l’air m’écraser, je sentais le sol s’affaisser sous mon corps, je sentais l’air se vider de son oxygène. J’étais comme prise dans un tourbillon, un tourbillon infernal qui m’entrainait je ne sais où. Je tentais de m’accrocher à la corde mais elle me semblait bien trop légère pour me faire croire que Koizumi et Asahina la tenait encore. Cela sonna comme une confirmation, une sentence…
J’étais complètement seule dans ce cauchemar.

Mais j’allais sans doute me réveiller, en sueur dans mon lit, en pleine nuit, chez moi !
Il fallait que je me réveil ! Il fallait que je me réveil maintenant ! Je devais me lever, me laver, m’habiller, me rendre en cours, croiser Taniguchi et Kunikida, me rendre au local de la brigade pour dire bonjour aux autres, avant que Haruki ne me traine dans tout le lycée par ma queue de cheval pour m’entrainer dans un de ses plans insensés ! Je DEVAIS le faire ! Sinon… sinon…

Je n’arrivais plus à respirer. C’était comme si mes poumons avaient été comblés avec du béton. Mon esprit fonctionnait à reculons, comme si on m’en avait soudainement prélevé les trois quarts. Je ne parvenais pas à remuer le moindre cil, complètement tétanisée…
J’étais complètement seule, complètement perdue…
… Et j’avais peur. J’avais vraiment très peur.

A cet instant, je pensais réellement… que j’allais mourir.


« Qu’est-ce que… ? »


Le temps semblait s’être figé autour de moi, néanmoins…
La noirceur était devenue grisâtre. Une once de clarté semblait venir éclairer sommairement les ténèbres dans lesquelles j’étais plongée. C’était comme si je venais de me réveiller d’un bien long sommeil : j’avais la tête lourde, les yeux dans le vague, un tas de courbatures…
Mais je n’étais pas au fond de mon lit, je n’étais pas dans ma maison.
Cet endroit était… à la fois vide et dense, infini, interminable, indiscontinu… et désespérément gris.
Cependant…
Il me fallut un court laps de temps pour m’en rendre compte, mais…


Je n’étais plus toute seule dans les ténèbres.


Une silhouette… qui s’approchait, se précisait… un garçon. Il était plutôt grand, je dirais.
Il semblait m’avoir vu… et s’approchait encore de moi.
Comment faisait-il pour bouger ? Il semblait se déplacer avec une telle facilité… à le regarder ainsi, on aurait dit qu’il glissait dans l’espace. Il était jeune… oui, je pouvais le voir.
Cette clarté… on aurait dit qu’elle émanait de lui. Oui… C’était lui, cette lumière…
Il brillait… d’une lueur chaleureuse et si… rassurante.
Je le distinguais de mieux en mieux. Ses vêtements…
Il paraissait porter un genre d’uniforme… un uniforme vert. Ce vert… je m’en souvenais…
L’habit était différent, mais ce vert était identique à celui qu’arborait les uniformes des garçons de mon lycée… le lycée !
Il fallait que… que je me lève, que j’y retourne. Les autres étaient peut-être en danger, peut-être que le grondement les avait…

Le garçon s’approcha encore. Je tentais de l’appeler, de lui demander de m’aider, mais mes lèvres demeuraient désespérément closes. Lui…
Allez… un effort, rien qu’un petit effort ! Il fallait que je bouge !
J’allais chercher au fond, tout au fond de moi un résidu de force, n’importe quoi qui pourrait me rendre un semblant de force. Il le fallait, je devais revenir, je devais retourner au lycée, quoi qu’il advienne, à n’importe quel prix…

Je le voulais !
Je le devais !
Pour retrouver Asahina, Koizumi, Nagato…
… et Haruki.

Je devais BOUGER !

Il me sembla que mon corps allait se disloquer, je pensais que chacun de mes nerfs allait céder, j’étais persuadée que mes os allaient se briser… mais au prix d’une douleur sans nom, je parvins à redresser ma tête inerte de presque rien.
Mais un presque rien qui me suffit à croiser le regard du mystérieux garçon.


Ses traits dessinaient le visage d’un adolescent d’à peu près mon âge. Son allure aux aguets ne parvenait cependant pas à étouffer une ombre de… langueur. A moins que ce ne soit un reste de ma récente torpeur.
Il avait l’air inquiet… il y avait sans doute de quoi.
Pour autant, il…
Il…


… Il m’était étonnamment familier.

Soudainement, il se retourna, comme si… comme si il cherchait quelqu’un.

« Na…ato… »

J’entendais sa voix… effacée, éloignée…
Derrière lui… une ombre.
Une petite ombre, d’ailleurs.
Elle aussi était entourée d’un halo de lumière… assez curieusement pour une ombre, en fait.

« Ell… esoin… de… … as… sser… »

L’ombre ne réagit pas. Le garçon ne sembla pas apprécier.
Il s’emporta, sa voix devenue plus forte ne me parvenant que par bribes incompréhensibles.
La petite ombre resta de marbre, inflexible…
Le garçon avait arrêté de crier…


« … t… a… en… »

… Quoi ?
La petite ombre… elle venait de parler. Mais… je n’entendais quasiment pas…
En tout cas, quoi qu’elle ait dit, ça ne sembla pas satisfaire le garçon, celui-ci recommença de plus belle à protester. Et puis…
La petite ombre… posa sa main contre lui, dans un geste d’apaisement…
Je sentis qu’une violente fatigue s’abattait sur moi, sans prévenir.
Mais dans mon tourment, pour la première fois, je les entendis distinctement…

Les mots que la petite ombre prononça.

« … Tout ira bien… »




Une forte pression vint enserrer mon épaule.
Une main puissante venait de m’attraper. Je me sentie happée en arrière.
La poigne était ferme mais précautionneuse en même temps…
Je fus alors forcée de revenir vers cet espace que je savais détester de toute mon âme. Mon cœur se serra, mon corps fut traversé d’une foudroyante chaire de poule et mes poumons me semblèrent désespérément vides. Le noir complet revint voiler ma vue et le vacarme assourdissant me désintégra l’intérieur des oreilles.
Je croyais que ma tête allait exploser…

En un instant, je me sentis comme expulsée, telle une poussière éjectée par une tornade. Mes poumons se remplirent d’un seul coup, mon corps tout entier sembla devenir excessivement léger… et ma tête vint heurter le sol à une vitesse trop élevée pour être bénigne.
Mais que ce soit par un phénomène inexpliqué ou sous le coup d’une violente surprise, le contrôle de mon être me fut tout entier rendu. Dans un sursaut, mon regard se posa sur la main qui serrait toujours mon épaule. Une main pâle, un uniforme vert, une stature rassurante… et un regard d’une profondeur abyssale.
« Na… gato ? »
Ses lèvres s’animèrent subrepticement… et deux mots résonnèrent alors dans ma tête.
« A terre. »
Tout se passa excessivement vite, encore plus que ça ne l’était déjà. Par pur instinct de survie, je me laissais m’écrouler de tout mon poids, m’étalant au sol, harassée de fatigue.
A cet instant, la main de Nagato me lâcha, avant de venir empoigner ainsi que sa consœur le manche de la rayonnante batte de base-ball métallique. Exécutant un brusque volte-face, brandissant son arme menaçante et adoptant une posture d’attaque digne des plus grands joueurs du Kōshien, Nagato prit un élan considérable avant de frapper comme s’il y mettait jusqu’à la moindre once de sa force. A cet instant, l’arme improvisée mais remarquablement dangereuse semblait briller d’une lueur bleutée.
Je crus tout d’abord que la batte avait cogné dans le vide, mais l’obscurité et le bruit assourdissant qui régnaient ne m’empêchèrent pas de sentir comme un craquement sinistre se propager dans l’air. Un insupportablement crissement s’ensuivi, allant jusqu’à couvrir le fracas originel.
Je restais allongée au sol, les bras couvrant la tête, me retenant de hurler. La seule chose que je parvins à distinguer dans ce tumulte multisensoriel fut la main de Nagato, qui vint me plaquer contre son corps. Le crissement s’amplifia de plus belle, si bien que je ne distinguais plus rien hormis la présence de l’extraterrestre qui semblait me protéger de quelque chose.
Je pensais devenir folle, je pensais que ma tête, que mon corps tout entier allait imploser.
Je n’y arrivais pas, je ne parvenais plus à supporter le choc, je me sentais défaillir.
Je me sentais nauséeuse et vulnérable…

J’étais simplement terrifiée…



« Tout iras bien… »

Il me sembla entendre de nouveau la voix de la petite ombre, mais non…
Il ne me fallut pas longtemps pour m’en rendre compte. A cet instant, cette voix…

C’était celle de Nagato.


Tout à coup, le bruit se dissipa.
D’un seul coup, le grondement s’évapora.

… et mon corps sembla comme libéré d’un étau en de fer.
Je me laissai tomber, contre le sol froid du couloir. L’endroit était toujours obscur, mais j’en distinguais les contours. Il y avait des fenêtres, à travers lesquelles je pouvais voir le ciel…

Un ciel sans nuage… où venaient poindre les premières lueurs de l’aube.

« Kyonko ! »
Pas très loin de là où moi et Nagato nous trouvions, Koizumi et Asahina couraient dans notre direction. Ils avaient l’air d’aller bien.
Et tout au fond du couloir…
Au détour d’une intersection…

Le faisceau agité d’une lampe-torche précéda l’arrivée haletante de Haruki. Il regarda de notre côté, cria quelque chose et se précipita…
Bon… tout le monde allait bien.
Moi…

… Je crois que j’étais juste un peu à bout de force.

Un voile de sommeil tomba sur mon regard. Pas ce sommeil incertain où l’on craignait de rencontrer un cauchemar.
Ce sommeil apaisant… de ceux qui se savaient en sécurité…





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Il faisait jour.

J’avançais d’une démarche qui se voulait tranquille, je n’étais pas pressée. J’étais même en avance. Et de toute manière, on m’avait suffisamment répété ces deux derniers jours que je ne devais pas forcer. Alors pour une fois…
C’était la fin des cours, les couloirs avaient été rapidement désertés, je ne m’en sentais pas plus ennuyée pour autant. C’était devenu une habitude, j’imagine. Le genre d’habitude qui n’allait plus vous lâcher pour un petit moment.
Et puisqu’on parlait des habitudes qui avaient la dent dure…

« Bien le bonjour, Kyonko. »
Je ne fus pas étonnée de croiser Koizumi, sagement adossée à un mur, m’attendant avec un sourire calme. Cette fois-ci, je ne soupirais pas… un petit défi personnel que je venais brillamment de réussir.
Nous poursuivîmes notre route ensemble. Ça aussi, c’était devenu un usage.
Et nous discutions… de choses et d’autres.
« Je ne suis pas certain que Suzumiya ait complètement abandonné, cela dit les rumeurs commencent déjà à s’orienter vers de nouveaux sujets.
_ Ça nous prévoit encore de belles escapades… »
Koizumi eut un sourire amusé.
Si seulement je pouvais avoir ce même détachement en pensant à tous les risques que nous encourions…
Koizumi ne m’avait jamais demandé ce que j’avais vu « derrière » le grondement. Peut-être le savait-elle déjà, peut-être n’avait-elle même pas remarqué ma disparition dans le noir, ou peut-être attendait-elle simplement que je vienne lui en parler de moi-même.
J’y serais sans doute amené un jour.
Volontairement ou pas, c’était un autre problème.

Nous arrivâmes finalement devant la porte du local. Cependant, contrairement à d’habitude, là aussi quelqu’un semblait avoir guetté notre venue. Nagato, se tenant droitement, dirigea son regard insondable dans notre direction.
Koizumi eut un petit sourire serein. Elle me murmura :
« Ne vous attardez pas, je doute que Suzumiya soit d’humeur à patienter bien longtemps. »
J’acquiesçais distraitement d’un signe de la tête. Poursuivant sa route, Koizumi ouvrit la porte et pénétra dans la salle avant de la refermer.
Un silence d’une remarquable tranquillité s’installa alors… un silence que je ne me résolus à ne rompre qu’à regret, après une petite dizaine d’appréciables secondes.
« Merci. » murmurais-je.
Nagato alors eut un imperceptible battement de cil.
« Une chose qui devait rester close s’est ouverte. Je n’ai fait que rétablir l’ordre naturel. »
Naturel ?
« Alors il existe des choses naturelles ? » ne puis-je m’empêcher de demander.
_ Toute chose est « naturelle », à partir de l’instant où elle respecte une unique règle. »
Une unique règle…
Je m’approchais de quelques pas. Mes lèvres s’entrouvrir dans le but de poser une nouvelle question.
« Haruki est-il… ? »
Mais je décidais brusquement de me raviser.
Après un petit temps de latence, je repris :
« Ces gens… »
Nagato m’observait intensément, pourtant, le poids de son regard ne me paraissait pas du tout un calvaire. Au contraire, il avait le don de me ragaillardir.
« Ils… »
Je marquais une nouvelle pause, réfléchissant activement à ce que j’allais dire à l’instant.
Je me ravisais une nouvelle fois.
« Eux aussi ils… rétablissaient l’ordre naturel ? »
Ce fut assez rare pour être signalé, mais Nagato sembla avoir un très court instant d’absence, comme s’il envisagea sa réponse à ma question sous toutes les formes possibles.
Finalement, il annonça dans un murmure :
« Ce n’est pas une tâche qui se peut accomplir si l’on est seul.
_ Il y en a d’autres ? » demandais-je abruptement.
Je faillis retirer mes propos, mais Nagato ne m’en laissa pas le temps.
« … Il y en a d’autre. » dit-il dans un souffle.
Et de nouveau… le silence…




Je ne savais pas vraiment quoi retirer de tout cela. La seule chose, peut-être, était ce vague sentiment de réconfort qui ne m’avait pas quitté depuis deux jours.
En un sens, je me sentais un peu… rassurée.
Prenant une grande inspiration, je m’avançais en direction de la porte, avant de me poster devant, prête à l’ouvrir. Je me trouvais juste à côté de Nagato… ce qui ne m’empêcha pas d’être singulièrement surprise lorsque je sentie sa main blanche se poser sur ma tête.
Un peu interloquée, je l’interrogeais du regard.
Il énonça alors presque dans un chuchotement.

« Tout ira bien. »

Je ne pus m’empêcher d’esquisser un sourire timide.
Oui, je n’avais plus de doute à ce sujet.
Quoi que j’en dise, quoi que j’en pense, je n’avais pas de raisons de m’inquiéter.
Il me faudrait simplement faire comme d’habitude : protester, râler, m’insurger et supporter. Ainsi tout irait pour le mieux.
Derrière la porte, je pouvais déjà entendre Haruki tempêter à propos de notre retard, l’entendant clamer des « Kyonko ! Kyonko ! » mécontents à tour de bras. A peine ouvrirais-je cette porte qu’il me sauterait dessus, m’étouffant de remarques extravagantes et d’idées saugrenues pour rendre le monde plus amusant.
Et je le suivrais partout, avec les autres, pour payer les pots cassés. Jours après jours de reviendrais dans la salle du club, pour entendre le dernier plan de bataille en date qui se terminerait immanquablement par un scandale public, un voyage dans une autre dimension ou la mise à mal de la dignité d’Asahina.

Et quoi qu’il dise ou qu’il m’ordonne… je finirais toujours par lui obéir, habitée de la certitude qu’ainsi, j’empêcherais une nouvelle catastrophe de se produire…




… … Non, je n’étais pas SOUMISE !!









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